Le processus de la perception intuitive et la mémoire involontaire : relecture de Proust


  Dans un livre passionnant, Les miracles de l’esprit, Bertrand Méheust, historien des « sciences psychiques », établit un parallèle entre la façon dont l’écrivain Marcel Proust décrit le phénomène de mémoire involontaire et celle dont un clairvoyant aboutit à une série d’informations au bout d’une longue chaîne de perceptions buissonnantes.


   Cette analogie me parle doublement. Tout d’abord car elle touche en moi la spécialiste de Proust et ce n’est pas du tout dénaturer le roman que d’y voir la portée des grands courants qui ont émergé à la même époque : à savoir l’étude des sciences psychiques, dite science métapsychique ou parapsychologie selon l’objet et la méthode que chacune d’elle privilégiait. Proust était au fait de la pensée de son époque, et il serait curieux qu’il ait balayé d’un revers de main de tels sujets alors qu’il avait connaissance des travaux de Swedenborg, de Schopenauer, de Bergson…


   Ensuite ce qui me frappe est en effet la proximité entre la description proustienne de ce surgissement involontaire d’une mémoire cachée dans le secret d’une sensation (le goût de la fameuse madeleine trempée dans une tasse de tisane, convoquant tout Combray ; le trébuchement sur un pavé ou la texture d’une serviette) et la façon dont se présente l’expérience de perception intuitive que je vis régulièrement. Et je dois avouer que ce parallèle, je ne l’avais pas fait, n’ayant pas durant mes recherches, repris contact avec mes perceptions. Relire Proust à la lumière de cette idée est un nouveau plaisir que je saisis avec joie.


   Bertrand Méheust note à juste titre que la différence réside dans l’intention : un clairvoyant décide intentionnellement de porter son attention sur un objet cible ou la question d’une personne, alors que la mémoire involontaire chez Proust se déclenche toujours par un heureux hasard.

   Ainsi le processus de la perception intuitive que B. Méheust appelle métagnomie suivant en cela le docteur Osty – l’un des pères des recherches métapsychiques au début du XXe siècle -, relève-t-il d’un processus involontaire ? Car si le clairvoyant reste concentré sur sa « cible », il ne maîtrise pas les chemins qui l’amènent à celle-ci : c’est un ensemble d’embranchements, de carrefours où il faut avec une grande rapidité choisir et s’engager sur la bonne voie. Parfois, il arrive que l’on soit dans une impasse ; parfois il faut rebrousser chemin et s’engager sur une autre voie.


Des visions comme surgit le souvenir


   Cette analogie me permet de m’interroger sur ma propre pratique et je vais essayer dans les lignes suivantes de décrire le plus précisément possible ce qui se passe pour moi. Le témoignage d’une autre personne apporterait des similitudes et des divergences, car pour chacun.e le fonctionnement des perceptions intuitives est singulier.

   Prenons l’exemple de la perception d’une vie antérieure (ou parallèle, selon les points de vue) pour un.e consultant.e. Cette perception intervient pour apporter une information sur une émotion, un traumatisme qui laisse des traces dans la vie actuelle de la personne. Commence alors une sorte d’enquête pour établir de quoi il retourne.


   Lorsque je me mets en quête d’une information, c’est d’abord un écran noir qui se présente à moi, puis peu à peu, des formes se dessinent, se précisent au bout de quelques secondes. Une première image se fait jour.

   La plupart du temps, elle est dynamique, presque cinématographique : d’après les éléments du « film », je déduis une époque, un contexte global puis je rejoins la personne qui constitue l’objet de l’enquête. Je la vois agir durant quelques instants : les éléments apportés précisent le contexte en me donnant l’âge, la situation personnelle et/ou professionnelle de cette personne, ce sont aussi des émotions qui me parviennent et qui m’éclairent sur ce que vit cette personne.

   Les images défilent vite, il n’y a pas de perte de temps, tout est ramené à l’essentiel. Parfois il est même difficile de ne pas perdre le fil tellement les images se concentrent sur un seul aspect à la fois. Or, je ne découvre de quoi il s’agit qu’au fur et à mesure. Mais les images parfois se figent jusqu’à ce que j’ai perçu de quoi il retournait. Les émotions liées à l’événement posant problème, les pensées même qui y sont reliées s’imposent plus fortement que le reste. Elles atteignent le statut de certitude.


   Lorsque je rouvre les yeux, je peux revenir sur le « film » que j’ai vu et que j’ai décrit tout au long de son surgissement, j’explicite les émotions ressenties et l’enjeu de cette première série de visions.

   La plupart du temps, ce sont plusieurs films qui se suivent. Cela demande une habileté et une faculté de réactivité importantes, ainsi qu’un sens aigu de l’observation. Je puise dans mes connaissances pour établir le contexte historique, social, voire culturel présenté. Sans cela je ne parviendrais pas à « accrocher » l’information de la même façon et surtout à relier entre elles les images d’un même film. Cela devient signifiant lorsque je reconstitue peu à peu à quelle histoire j’ai à faire.

   Il me faut traduire en mots les images et films que je perçois ; comme le narrateur proustien se doit de traduire en mots la réalité de ses expériences et impressions. Il semblerait que la précision des mots soit également un élément à relever. Je bute parfois jusqu’à atteindre le mot juste, celui qui sera en adéquation avec la description de l’image ou de l’émotion ressentie.


Les signes des disparus : un ensemble de souvenirs ?


    Autre exemple possible : le contact avec l’esprit d’un défunt. Dans ce type de situation, la communication désirée n’intervient qu’après que le défunt se soit fait reconnaître. Je ne vois pas de silhouette à côté de mon consultant. Je ne perçois que des images puis des messages qui s’impriment dans ma tête comme des pensées qui ne m’appartiennent pas. Une sorte de télépathie en quelque sorte.

   Je perçois rarement sur mon écran le visage de la personne disparue mais plutôt des détails qui reconstituent peu à peu qui elle était. Et ce, toujours dans l’idée de la relation avec le consultant : il ne s’agit pas d’un portrait global qui pourrait être présenté à tout un chacun, non, les éléments qui seront montrés résonnent avec la personne qu’est le consultant. Ils touchent sa mémoire et son cœur.


    Les éléments surgissent les uns après les autres, sans que je comprenne la plupart du temps de quoi il retourne. En effet, les détails, les signes montrés vont parler au consultant, pas à la personne qui les reçoit. C’est avec confiance qu’il faut décrire ces éléments visuels pour la plupart ou liés à un autre sens (texture, odeur, goût, sensation de froid, de chaud...). Ainsi, la vision de mains de femme lissant une robe, puis une gerbe de blé, une main déposant deux cerises sur l’oreille d’un(e) enfant blond(e) vont constituer les signes nécessaires que la personne reconnaîtra comme signifiants pour elle, et elle seule et comme distinctifs de la disparue avec qui le dialogue s’établit.

   Ce sont également des phrases que je transmets telles que je les perçois, non pas comme un phénomène auditif extérieur à moi, mais plutôt comme une pensée qui surgit et que je distingue parfaitement comme n’étant pas la mienne.

   Signes et messages peuvent se suivre, alterner ou se présenter de façon presque concomitante. La précision de la transmission est primordiale. Aussi bien dans la description des détails visuels, que des mots prononcés, voire de la façon de s’exprimer. Dans un tel contexte, il ne s’agit pas de remplacer un mot par un autre, car chaque mot a son importance.


   Si les signes peuvent relever du souvenir commun au consultant et au disparu, les messages qui suivent concernent l’actualité de la vie du consultant. Il y est souvent question de la relation entre les deux personnes, de ce qui n’a pas encore été dit, de ce qui est demeuré caché (un secret familial par exemple), des émotions souvent ignorées… Il y a aussi des conseils qu’adresse le disparu au consultant sur sa vie, sur la façon dont il vit son deuil… Parfois des demandes : des messages à transmettre à un membre de la famille, certaines actions à réaliser dans le cadre de ce deuil ou des affaires familiales (retrouver des papiers dans un certain tiroir, d’un certain meuble, réaliser une cérémonie d’au-revoir de façon particulière…).


Des réminiscences impossibles mais bien réelles


    Le souvenir tel que nous le connaissons et que Proust nomme mémoire volontaire, fait partie d’un bagage somme toute assez pauvre où se sont accumulés des souvenirs épars, peu représentatifs de l’ensemble de notre vie, nous privant de pans entiers de notre existence. Notre enfance, notre petite-enfance nous échappent presque entièrement (jusqu’à la fin de notre vie où ces périodes ressurgissent de plus en plus semble-t-il).

   Pourtant, il est possible d’atteindre des souvenirs a priori perdus ou rendus inaccessibles par le jeu d’oubli de la mémoire. Il s’agit en général de souvenirs clés, souvent traumatiques mais qui ont eu une importance déterminante sur notre vie. Certaines thérapies psychanalytiques ou psycho-corporelles y parviennent, des séances d’hypnose également, sûrement d’autres voies que je ne connais pas.

    Il m’est arrivé de toucher à de tels souvenirs par mes perceptions. Dans un état de relaxation simple, parfois lors de méditations, parfois lors de cet état qui précède l’endormissement, quelque chose a émergé de façon involontaire. J’ai ainsi plongé dans la mémoire de ma naissance, mais aussi dans celle du tout début de la grossesse de ma mère ou dans l’un ou l’autre souvenir d’enfance perdu et retrouvé. Les émotions et sensations alors revécues atteignent une intensité qui semble briser les barrières entre présent et passé.


  Le phénomène de mémoire involontaire décrit par Proust fait partie de notre expérience collective. Il a pris une signification légèrement différente de la réalité décrite par l’écrivain lors de son passage dans le vocabulaire courant. Il désigne alors le lien entre sensation et souvenir. Si chacun et chacune possède sa ou ses petites madeleines de Proust et replonge avec délices dans l’une des périodes de sa vie, le phénomène de mémoire involontaire ne surgit dans la puissance de sa déflagration perceptive que lors de sa première apparition.

   S’il me suffit de goûter à un certain type de petit biscuit pour replonger dans les sensations d’une partie enfouie de mon enfance, en quoi cette expérience est-elle encore involontaire ? Je peux la reproduire à loisir ; cependant elle n’aura jamais la force et l’aspect inattendu de sa première occurrence. Un parfum surgissant de nulle part réveille la vision d’une personne depuis longtemps disparue et tout l’univers auquel elle appartenait, tout comme le contact d’un bouton de bottine renvoie à toute une époque, celle des séjours à Balbec. Cette expérience aussi inattendue qu’originelle ne peut être comparée à celles qui pourraient suivre. Seule la première empreinte de pas sur le chemin, en fait une voie inédite. Les suivantes ne feront que la répéter en l’amoindrissant.

Le surgissement de l’être


    Ce qui fait que ce moment est aussi rare qu’intense est qu’il nous fait toucher à notre être. En suivant l’analyse de Jacques J. Zéphir on peut dire que ce type de souvenir nous permet d’accéder à notre « moi authentique et profond ». Il ressuscite un « instant de vie […] pur et désincarné » (La Fugitive). Et c’est un être venu du passé, un moi ancien qui vient se rappeler à la mémoire du moi d’aujourd’hui et qui est l’essence de l’être, dépassant l’espace-temps.

   Une nouvelle analogie s’impose entre la permanence de cet être profond et ses différentes périodes de vie dans la linéarité du temps et celle de la conscience et de ses différentes incarnations successives ou concomitantes. Une seule et même conscience, et tant de vies vécues, rejaillissant dans des expériences exceptionnelles, en cette vie du présent de la conscience.

« Au vrai, l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. » (Le temps retrouvé, IV, 450)

    Lorsqu’une autre vie se manifeste, elle vient parler de l’« une de ces identités entre le présent et le passé » ; elle révèle un point de ressemblance, un nœud que la conscience a besoin de dénouer pour poursuivre son cheminement. Dans des contextes de vie très différents se rencontre non pas une même sensation comme dans la mémoire involontaire, mais une même difficulté, une même problématique et une même émotion qui laissent la personne démunie, impuissante à faire face car submergée non seulement par le présent mais par un passé qui se continue dans ses douleurs et ses problèmes non résolus et dont elle n’a nulle conscience.

« Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. » (Le temps retrouvé, IV, 451)

   Cette minute permet à l’être de se libérer du temps mais aussi des entraves émotionnelles qui le retiennent. Une telle minute est l’occasion de voir, de ressentir et d’accepter ce qui vient du passé pour accepter le présent. Grâce à elle, la conscience peut se manifester et choisir ce qu’elle souhaite créer dans son présent. Le narrateur de Proust rappelle que ces moments font cesser ses inquiétudes au sujet de la mort. Mémoire involontaire comme perceptions intuitives abolissent également les frontières entre la vie et la mort pour une conscience affranchie de l’ordre de la peur. Elles ouvrent à la conscience les portes de l’art et lui offrent l’accès à « l’essence des choses » (Le temps retrouvé, IV, 454).


Myriam Bendhif-Syllas

Conscience déployée et cœur grand ouvert, 7 septembre 2020

Bertrand Méheust, Les miracles de l’esprit : qu’est-ce que les voyants peuvent nous apprendre ?, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2011.

Marcel Proust, À la Recherche du temps perdu, 7 volumes, 1913-1927. édition la Pléiade, Gallimard.

Jacques J. Zéphir, « Nature et fonction de la mémoire dans À la Recherche du temps perdu », Philosophiques, 17, 1990. Consultable sur www.erudit.org.

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