La mort d’un monde : vivre encore



« Restaient quelques sauterelles et, au ciel, la lente spirale des rapaces, pour témoigner d’une vie mystérieuse. Ils avaient raison, ces gypaètes, de tracer leurs auréoles comme les autours des films de Sergio Leone, car notre monde était presque mort. Ils devaient le prendre pour une carcasse de bison.

Il y avait aussi des lézards, serpentant par poignées. Ils fuyaient entre les pierres, à la moindre alerte. Leurs aïeux avaient été les seigneurs de la Terre. La race des sauriens avait dominé la vie avant de disparaître à la fin du crétacé, subitement. Ces petits gardiens de l’ombre étaient les héritiers des lointains maîtres du monde. […] Allions-nous subir le même sort, nous autres ? Nous menions la danse en ce moment, nous régentions la chaîne du vivant, nous trafiquions l’atome, nous modifiions le gène, nous augmentions la réalité avec des puces de silicium, nous recomposions le poème initial. Mais l’avenir ? Il ne suffit pas d’être puissant pour durer ; les lézards nous le rappelaient. Peut-être allions-nous quitter le devant de la scène ? Alors, quelques-uns d’entre nous, diminués physiquement, survivraient dans l’ombre, comme ces fils des dieux à écaille, pour se souvenir des heures glorieuses. »

Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, 2016, Folio, pp.43-43.

Ce passage retient mon attention. Tesson parmi d’autres oracles, interroge notre devenir et son hypothèse se tient, comme tant d’autres. Et si notre monde était presque mort ? Et si toutes les tentatives pour le sauver étaient vouées à l’échec le plus complet ? Que cela soit des discours alarmistes ou des complaintes, des luttes acharnées et des mouvements collectifs, des accords internationaux, des études et des alertes.

C’est bien la première fois que je m’autorise ce genre de pensée.

Allons plus loin. Et si notre monde était mort ?

Et si notre monde était déjà mort et que nous ne le voyions pas, que nous ne pouvions pas nous y résoudre ?

Au vu de ce que je traverse depuis des mois, il ne m’est plus impensable de me dire : et bien oui, cela meurt, cela est même déjà mort. Et l’envie de me démener n’est plus là. La tristesse face aux espèces menacées ou en voie d’extinction n’est plus la même. L’espoir de revenir à un temps d’avant n’est plus là. L’espoir de voir émerger autre chose ne me porte plus.

Je suis dans un présent sans échappatoire. Sans espoir, sans illusion, sans bruit, sans action frénétique. Je suis auprès et dans ce monde mort et le vide se fait entendre dans l’appel de l’éternité.

Nous passons d’une échéance à une autre sans que la machine devenue folle ne soit parvenue à ralentir. La planète se réchauffe, tremble, vrombit, déchaîne ses forces et ravage ses propres flancs. Ce monde est mort. L’illusion de le sauver aussi.

Comme tout deuil, il a fait remonter de la colère, il a provoqué le déni, une immense tristesse et même le désir d’en finir avec l’injustice de la vie. Mais une fois ces émotions traversées, que reste-t-il ? Le fait est toujours là : ce monde est mort. Je suis là, j’en témoigne. Que puis-je faire d’autre alors que de l’accepter.

Et comme les dinosaures, les autres espèces disparaissent. La nôtre en fait partie.


Que vais-je vivre en attendant ma fin ? Rien de plus, rien de moins que chaque moment qui m’y conduit. Je l’ai enfin compris de l’intérieur, depuis mon cœur, mes tripes, ma conscience revenue à elle-même. Alors je dépose tout mon paquetage et je ressens.


Cette première partie rédigée en janvier résonne encore autrement aujourd’hui alors que le peuple humain se débat avec une maladie qui n’épargne aucun continent, aucune population, aucune classe sociale. Qu’en Europe nous y sommes confrontés depuis trois mois.

Ce printemps aussi radieux, riche d’espoirs que les précédents, semble s’éveiller dans une nouvelle lumière : celle du matin où je remercie d’être là, d’être en vie, de vivre cette nouvelle journée, de voir les miens autour de moi. Où les pousses des semis sortent vaillamment de terre, où les trilles des oiseaux égayent jusqu’au crépuscule. Et les malades sont recensés, les morts sont décomptés et pleurés à distance. Nombreux sont ceux qui espèrent et appellent un monde nouveau. Nombreux sont ceux qui s’accrochent au monde défunt et tentent de le ressusciter.


Aucune prémonition, aucune projection, je ne vois rien que maintenant. Le présent se déroule, alourdi de chaque mesure de temps réellement ressenti, inexorable et jouissif à la fois. Il me cloue de doutes, de peurs, d’espoirs, de joies, de tristesses, de colères plus intenses qu’avant, et... rien. Nulle révélation ne se fait, si ce n’est un chuchotement : choisis-tu de vivre ?


J’ai envie de faire ce choix et de continuer à explorer le territoire de l’amour, cette vaste étendue qui relie mon espace intérieur à celui des autres, à celui du monde. Je vais écouter en moi la voix qui sait, celle qui m’apprend à respecter mes besoins, mes aspirations, mes respirations. Cette voix, je le sais, résonne avec celle du monde. Elle est simple, directe, explicite.

Ma place est dans cette société pétrie de contradictions, tout comme mon être. Où se jouent des rôles et des histoires sans fin. Où je porte la vérité blessée et cicatrisée de mon âme, en jouant de mon mieux ma partie, cette infime contribution à la trame d’une toile sans fin où tant d’autres souffrent et meurent.

Cœur et conscience déployées

Myriam Bendhif-Syllas, janvier-avril 2020


Crédit photo : "Mystic Forest" www.wallpapers.io

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