Le deuil de nos relations


Quand le deuil s’invite là où on ne l’attend pas


Parmi les deuils que nous sommes amenés à traverser, il y a bien sûr la mort de nos proches, celle de nos amis, celle des personnes de notre entourage ou de nos relations professionnelles, voire même celle des personnalités qui ont accompagné notre parcours.


Relations de souffrance


Mais aujourd’hui, je voudrais parler du deuil dans nos relations. Comme bien des gens, j’ai tendance à oublier que l’impermanence est totale, qu’elle touche tous les domaines de notre vie. Pendant longtemps j’ai eu l’illusion que certaines relations seraient solides, indestructibles et indéfiniment soutenantes. Que je ne pouvais pas me passer de ces relations. Qu’elles étaient un socle dans ma vie. Un besoin, une nécessité, une évidence jamais remise en question.

Je remettais mes ressources en d’autres mains, je me considérais comme dépendante, fragile, en manque d’amour et de confiance.

J’ai cru en ces relations car je ne pouvais pas imaginer une seconde qu’elles pouvaient me faire souffrir. Je pensais avoir fait quelque chose de travers, ne pas être comme il faut, avoir oublié de faire un effort... Je n’imaginais pas qu’elles allaient mourir, là sous mes yeux et qu’il n’y avait rien à y faire, si ce n’est accepter. Je n’ai pas voulu voir ni entendre les prémices de la fin, c’est-à-dire la voix de mon âme qui n’en pouvait plus de se restreindre, de se taire, de se calquer sur l’autre.


Le refus de laisser mourir la relation


Alors j’ai bataillé pour entretenir la relation, pour minimiser les abus, les exigences, j’ai mis de côté mes propres besoins, j’ai ravalé mes émotions, vivant dans l’anesthésie permanente de moi-même.

Par l’autre, je me suis fait souffrir. J’ai excusé, j’ai réécrit le film, j’ai pensé au passé et aux temps heureux qui peuvent toujours revenir. J’ai mis de la couleur là où tout était gris, j’ai forcé le trait là où il n’y avait plus que des traces. J’ai fait du bouche à bouche à des bûches de bois. Il n’y avait rien à ranimer car tout était mort et depuis longtemps.

Mon refus de laisser mourir la relation m’a amenée à subir pendant des années parfois, une relation de plus en plus étouffante, humiliante, déséquilibrée. Je voulais donner, j’ai donné. J’y ai même laissé des bribes de ma peau. J’avais oublié qu’il y a à recevoir et je recevais comme des trésors, ce qui n’était que des miettes.


Un amour trompeur


Et non ce n’était pas de l’amour, c’était de la poussière de misère. La mienne et celle de l’autre. Je me suis nourrie de cette poussière, en continuant à me persuader que c’était normal, que c’était bien, que c’était bon et que c’était tout ce dont j’avais besoin.

Était-ce tout ce que je méritais ? Je n’avais nulle conscience que mon estime blessée se complaisait dans cet amour qui n’en est plus un. Car si je ne valais rien à mes propres yeux, pourquoi aurais-je du vivre autre chose qu’une relation de mépris ?

Je sentais cependant qu’il y avait quelque chose de néfaste. Par moments, je m’isolais, je m’éloignais mais l’autre revenait à la charge et par quelques tours de passe-passe, me rebasculait dans ce monde d’illusion affective. Ou plutôt j’acceptais de basculer à nouveau.

J’ai voulu aimé d’autres personnes, croyant exister à travers leur amour. Je n’ai réussi qu’à me priver de l’amour que je me porte. J’existais comme un miroir obéissant et coopérant de l’autre, plus en tant que moi, être autonome et doué d’âme, d’esprit et de corps.


Une salutaire et douloureuse confrontation


Et lorsque ce moi n’en put finalement plus de se voir étouffé, le miroir se brisa et dans le miroir que je tendis désormais, c’était une image déformante que l’autre voyait et qu’il ne pouvait supporter. J’ai vu surgir des monstres hideux défigurés par la haine, des visages bouffis de mépris, d’autres ravagés de larmes pleurant sur leur propre personne. Cela fut salutaire, quoiqu’à la limite de l’intolérable.

Ces relations sont amoureuses, amicales, familiales voire professionnelles. Toutes se fondent au départ sur l’amour que se portent les personnes impliquées. Celles qui meurent seront celles où l’amour n’y est qu’un substitut allégé, transformé, contaminé par d’autres intentions, le pouvoir, la jalousie, la peur…et le non-amour de soi.

Celles qui demeurent sont celles où coexiste l’amour de soi et l’amour porté à l’autre.


Le cycle de la vie inclut la mort


Une relation naît, se développe, grandit, s’atrophie, meurt. Tel est le cycle du vivant. Pas d’immortalité au sein de la nature. Et tant mieux. Une relation qui perdure, meurt elle aussi pour renaître sous une nouvelle forme. Quel délicat apprentissage que de distinguer la relation qui meurt pour de bon de celle qui se transforme !

Plus je meurs à moi-même, à travers la mort de mes croyances, de mes illusions, plus les relations que j’entretiens meurent. Elles se désagrègent, elles pourrissent pour créer le terreau d’une nouvelle fertilité. Cela renvoie au « cycle de Vie-Mort-Vie » dont parle Clarissa Pinkola Estès. Et peu importe que cette relation soit l’une de celles qui ont été sacralisées par notre culture et par nos croyances. Ce qui doit mourir, meurt. Qu’il en soit ainsi.

J’ai vu dans ces situations un rejet de la violence et une négation de la violence. Pour ne pas blesser l’autre, je fus capable de me blesser moi, à mort. A travers cette violence contre moi, se rejouait le dénigrement ; à travers cette violence impossible à vivre contre l’autre m’est apparu le refus de l’ombre. Or, la vie de l’âme n’exclut pas la violence, la guerre, la mise à mort ; elle demande avant tout de cesser la violence envers soi. Dans cet apprentissage du deuil, se manifestait ainsi la réconciliation entre la lumière et l’ombre.

J’ai fait le deuil de ces relations.


Je fais le deuil d’un être au monde pétri uniquement de douceur et de bonté. Quelle illusion que de n’accepter que la moitié de ce qui est ! Pour que la pâte monte, il faut lui adjoindre sa levure, sa part sombre. Et là, opère l’alchimie.


Myriam Bendhif-Syllas

Frederick Mattias Alexader : « Ne se laisser rétrécir par rien, par personne et surtout pas par soi-même. »

cité par Saverio Tomasella, Hypersensibles. Trop sensibles pour être heureux ?


Illustration. Sarah Schubnel sur https://www.instagram.com/sarahschubnel/

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